Yunus, après des études aux Etats-Unis, devient économiste.
Pendant les années 1974 et 1975, il voit son pays, le Bangladesh, essuyer une famine; Muhammad Yunus a alors l'idée du microcrédit. En 2006, le prix nobel de la paix vient couronner Yunus, et
surtout son initiative.
Le Monde 2 leur consacrait leur rubrique "le grand entretien" dans leur numéro 219 (les citations en sont extraites).
Le microcrédit vise à permettre la réalisation de projets déjà esquissés, mais endigués par un manque criant de moyens, et ainsi de permettre un accès large au travail indépendant. Naîtra en
1983 la Grameen Bank, dont la signification ("Banque des villages") souligne la vocation du microcrédit à accompagner le développement des zones rurales pauvres, face aux sources d'emploi
que constituent les zones urbaines.
Muhammad Yunus disait "de plus en plus difficile d'enseigner d'élégantes théories économiques sur le fonctionnement supposé parfait des marchés libres tandis que la mort ravageait [son] pays",
notamment alors qu'il était confronté quotidiennement à la famine qui règnait au Bangladesh. L'application simple et parfaite des théories ne permet pas d'enrayer des crises humainement
dévastatrices, quand elles ne provoquent pas elles- mêmes des catastrophes. Les théories, si on les considère comme relatives, peuvent apporter des éléments de solutions; l'économie les a
pourtant bien souvent mystifiées. Alors que l'autorégulation devait offrir la flexibilité, la théorie du libéralisme économique est appliquée de façon tellement rigide qu'elle ne fait
qu'accroître inégalités en tous genres. Le sigle de concurrence pure et parfaite en dit long. Il en va de même pour les autres théories; si elles contiennent des éléments de vérité et de
possibles réponses, une théorie ne pourra jamais être universelle. Le postuler est une abérration quand on considère les différences de contexte en terme d'espace et de temps, et le mouvement
permanent qui rend au moins partiellement insaisissable le moment présent. La volonté de contrôle que dénotent ces théories, que la "rationnalité" légitime, doit tout simplement être
abandonnée; cette quête d'un absolu, la raison, est justement et intrinsèquement irrationnelle.
Les pays riches, initiateurs des théories économiques, appliquent la "rationalité" jusqu'à leur conception de l'emploi: celui-ci doit être salarié ou ne pas être. L'emploi indépendant ou
informel ne correspond pas à ce besoin de cadre: il est considéré comme anecdotique, et n'apportant pas de garanties, doit le rester. Le système financier, en conditionnant le crédit à
des garanties, refuse finalement toute prise de risque, du moins selon sa conception; les crises qui secouent le monde financier sont dues à l'application automatique de ce principe. En ne pariant
pas sur la responsabilité individuelle et sur le potentiel que pourraient développer les plus pauvres, les banques favorisent un assistanat d'état: les pauvres ont besoin d'aides, n'ayant
d'autre choix que de rester pauvres, puisque ni le salariat ni le système financier ne les désirent et que toute autre alternative est endiguée, car postulée avant même son essai comme non
souhaitable.
Alors que le rôle de l'état divise de plus en plus, hésitant de façon schizophrène entre un état providence ou un était laissant toute régulation au marché, Yunus propose un compromis; en
permettant au secteur indépendant de se développer, "le gouvernement n'a rien à y faire, seulement à veiller à ne pas l'étouffer". Ainsi l'état pourrait repenser son action en donnant la
possibilité d'autonomie par le self-employment; sans abandonner la régulation au marché, l'état ne rendrait plus obligatoire la dépendance des plus pauvres à son égard. La gestion d'un état
providence est devenue difficile en raison du manque de fonds disponibles, ce précisément parce qu'il est géré de façon quantitative quand son action se veut par essence
qualitative.
N'est pas le rapport même à la valeur travail qui doit être remis en cause? Muhammad Yanus en explore plusieurs dimensions. Il s'étonne: "mais à quoi servent [les banques] si elles [n'aident pas
les gens [à sortir d'une situation difficile, à créer de la valeur, du travail?". C'est là une conception d'utilité sociale que Yunus voudrait voir les banques développer. "L'homme est considéré
comme un employé, un salarié, une machine. C'est une vision unidimensionnelle de l'être humain. Le salariat devrait rester un choix, une option parmi d'autres possibilités": on peut se demander à
quoi correspond le développement... "Un travailleur indépendant, qui tient une échoppe par exemple, travaille quand il en a besoin. [...] Il a fait sa journée, il profite un peu de la vie": il
s'agira donc de travailler pour vivre et non pas de vivre pour travailler!
Qu'est le libéralisme sans une fin politique?
Le monde développé semble malade d'angoisse. C'est tout une conception du capitalisme, celle qui considère le profit comme seule valeur, que Yunus veut endiguer. Son microcrédit est une façon
d'accéder à une "entreprise sociale", qui permette de vivre sans chercher toujours plus d'argent. C'est au capitalisme social qu'il veut accéder, qui joue des avantages du système en place
sans oublier ce qu'est réellement une valeur. Il s'agit de se recentrer sur l'humanité et de redéfinir ses besoins. De ce qui lui est profitable, pour ainsi dire; s'il n'est qu'économique le profit
est-il profitable?
Ce n'est pas d'une révolution dont le monde a besoin, mais d'une prise de conscience. Parce qu'être anti-système est un radicalisme au même titre que le libéralisme pur. La perfection n'existe
pas justement pas sous une forme parfaite. Le "système" comporte certes des pans glissants, mais il est impossible d'accéder au changement sans s'intégrer dans ce qui régit le monde. L'alternative
se trouve au sein même du "système".
"Je sais bien ce que certains pensent: c'est un idéaliste. Mais non, je ne suis pas idéaliste, je suis réaliste. Tout le monde espère gagner de l'argent en faisant des affaires. Mais l'homme
peut réaliser tellement d'autres choses en réalisant des affaires."